Le secteur québécois de la conception et de la fabrication de machines se distingue par son intensité en innovation. Pourtant, malgré des investissements soutenus en recherche et développement (R-D), les gains de productivité demeurent modestes. C’est le constat central qui se dégage d’une étude récente du Conseil de l’innovation du Québec, réalisée dans le cadre de son Baromètre de l’innovation, en collaboration avec l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC).
Enrichie par une consultation auprès d’entrepreneurs et d’experts du milieu, l’analyse met en lumière un paradoxe frappant : le secteur innove beaucoup, mais cette innovation se traduit peu en gains structurels de productivité.
Une R-D intensive… aux retombées limitées sur la productivité
En 2022, le secteur de la fabrication de machines a investi plus de 10 % de son PIB en R-D, soit plus du double de l’Ontario (environ 4 %). Entre 2018 et 2022, le Québec a ainsi maintenu un effort d’innovation nettement supérieur à celui de sa province voisine.
Or, sur le plan de la productivité, l’écart est marqué. Entre 2013 et 2023, la productivité du secteur n’a progressé que de 2,7 % au Québec, alors qu’elle a bondi de 37 % en Ontario sur la même période.
L’étude explique en partie ce décalage par la nature même de l’innovation réalisée. Les investissements en R-D servent principalement à adapter les produits aux besoins spécifiques des clients, dans un contexte de fabrication largement sur mesure. Si cette personnalisation est essentielle pour demeurer compétitif, elle mène rarement à la création de gammes de produits reproductibles ou à des transformations profondes des procédés de fabrication, limitant ainsi les gains de productivité à des améliorations ponctuelles.
Une pression accrue liée à la pénurie de main-d’œuvre
Ce défi structurel est accentué par une pénurie de main-d’œuvre persistante. Le taux de postes vacants dans le secteur est passé de 3,8 % en 2018 à 6,1 % en 2023, exerçant une pression croissante sur les opérations et réduisant la capacité des entreprises à innover autrement que dans l’urgence.
Dans ce contexte, l’innovation sert souvent à maintenir la performance et à répondre à des exigences clients de plus en plus complexes, plutôt qu’à transformer durablement les modèles de production.
Une dépendance aux importations qui fragilise l’écosystème
L’étude révèle également que le Québec est un importateur net de machines, une réalité qui expose l’ensemble des industries manufacturières aux fluctuations tarifaires et aux perturbations des chaînes d’approvisionnement. Dans un contexte mondial marqué par l’incertitude commerciale et géopolitique, cette dépendance devient un enjeu stratégique majeur.
Toutefois, cette vulnérabilité s’accompagne d’opportunités. L’analyse identifie plusieurs créneaux où le Québec dispose déjà d’une expertise reconnue, notamment en équipements forestiers, machinerie minière et technologies agricoles. En consolidant ces forces, le secteur pourrait réduire sa dépendance aux importations tout en se positionnant comme fournisseur de référence pour des technologies spécialisées à forte valeur ajoutée.
Trois leviers pour transformer le potentiel en performance
Pour maximiser l’impact de l’innovation et renforcer la résilience du secteur, l’étude propose trois axes de transformation :
1. Miser sur l’innovation opérationnelle
Rééquilibrer les efforts d’innovation vers l’automatisation, la numérisation et l’intelligence artificielle afin d’améliorer la productivité des opérations et des procédés de fabrication.
2. Développer une souveraineté industrielle ciblée
Concentrer les efforts sur des niches stratégiques où le Québec possède des avantages comparatifs, plutôt que de viser une production locale généralisée. L’achat public pourrait également être mobilisé comme levier structurant lorsque pertinent.
3. Renforcer le capital humain et la collaboration
Investir dans la formation continue et favoriser le maillage entre entreprises afin de mutualiser les expertises, partager les ressources et relever collectivement les défis du secteur.
Une réflexion stratégique pour l’avenir du secteur
Comme le souligne Luc Sirois, innovateur en chef du Québec et directeur général du Conseil de l’innovation du Québec, le secteur de la fabrication de machines est stratégique pour l’ensemble de l’économie québécoise. Il équipe des industries clés — mines, forêts, agroalimentaire, construction — et joue un rôle central dans la transition écologique industrielle.
Pour le Créneau machines, cette étude vient confirmer des réalités bien connues des entreprises du milieu, tout en ouvrant la voie à une réflexion collective sur la manière de faire évoluer l’innovation, afin qu’elle devienne un véritable moteur de productivité, de compétitivité et de création de valeur durable.
